"I have a dream"
Wangari Maathaï : "Je rêve qu'en replantant des millions d'arbres, on oriente l'Afrique vers la paix"

Par Raphaëlle Bacqué et Annick Cojean



J'ai longtemps cru que le monde était une vallée de terre riche, dominée par les contreforts des monts Aberdore et au nord par le mont Kenya. Je pensais que les acacias au feuillage mince et dur, les torrents vivaces et purs où nous allions chercher l'eau étaient éternels. Et j'imaginais que les champs où ma mère me déposait, enfant, pour mieux ramasser le managu, ce légume vert sauvage qui accompagnait nos gâteaux de maïs, seraient toujours fertiles. A mes yeux, cette vallée du Rift où mon père travaillait dans la ferme d'un colon britannique était l'univers tout entier. Et cet univers avait la couleur des forêts. Il avait l'odeur des épices et du pyrèthre. Il avait aussi ses lois.

Que je dirige à Berlin, que je fonde l'orchestre Divan, composé d'Israéliens et d'Arabes, ou que je donne, comme récemment à Jérusalem, un concert à destination de nos deux peuples. Ce conflit me ronge, m'obsède. Avoir serré, enfant, les mains de David Ben Gourion ou de Moshe Dayan ne m'a guère converti à la politique. Je considère que politiques et militaires n'ont fait qu'envenimer le conflit. Un conflit dont les racines sont profondément et uniquement humaines. C'est pour cela que je me sens qualifié pour évoquer le sujet. Cela fait si longtemps que je rêve à la "solution".

Wangari Maathai rêve "qu'en replantant des millions d'arbres, on oriente l'Afrique vers la paix" - ici, le 29 mai 2008.

Après la seconde guerre mondiale, de nombreux soldats de l'armée britannique avaient été récompensés en recevant des terres dans les lointaines colonies. Les peuples indigènes, systématiquement évincés, avaient cependant droit à un petit lopin pour faire vivre leur famille lorsqu'ils acceptaient de travailler pour les Blancs. C'était le cas de mon père, venu des montagnes, et issu d'un peuple robuste, travailleur et, du fait du climat en altitude, insensible à la malaria. Toute sa vie, il a travaillé à Nakuru pour le même propriétaire blanc, M. Neylan, au point de le considérer avec déférence comme un ami. Je ne suis hélas pas certaine que M. Neylan pensait à mon père dans les mêmes termes...

De chez moi, on pouvait apercevoir les neiges du mont Kenya, à 5 000 mètres d'altitude. Il y en avait encore beaucoup à cette époque. Et mon peuple, les Kikuyu, respectueux de cette majesté qui émergeait parfois des nuages, considérait la montagne comme sacrée. Dieu, "Wanenaga", y habitait, disait-on avec respect. Mais la montagne n'abritait pas seulement "Wanenaga". Elle apportait aussi l'eau. Trois cents sources en jaillissaient, alimentant la plus large rivière du Kenya, la Gura. Il faut que vous imaginiez la puissance tumultueuse de ces flots, alors ! Le fracas des pierres qui roulaient ! La largeur impressionnante de la rivière ! Nous prenions l'eau aux sources. La nourriture était abondante, à portée de main, dans la nature si généreuse qui nous environnait. Je n'avais qu'une ou deux robes, nous n'avions pas l'électricité dans notre case, mais jamais nous ne nous sommes sentis pauvres.

Si je vous décris ces paysages, c'est parce qu'ils ont aujourd'hui disparu et que cette perte est une menace mortelle pour le Kenya, l'Afrique et peut-être le monde.



Un peu avant l'indépendance, en 1963, la classe politique kényane s'est attachée à former une nouvelle élite et a décidé, en association avec la fondation américaine Kennedy, l'envoi d'étudiants africains aux Etats-Unis. Ce fut ma chance. Très bonne élève d'une institution catholique de Nairobi, j'ai été sélectionnée et me suis envolée pour New York en 1960. J'en suis revenue six ans plus tard, bardée d'un diplôme de sciences et de biologie, et métamorphosée. J'avais acquis de l'assurance et la force de soulever des montagnes. Cela tombait bien. A mon retour, mon Kenya tant aimé était méconnaissable.

Les terres où vivaient mes parents avaient été réunies par le remembrement. Les talus et les buissons coupés. Les arbres avaient disparu. Les forêts de bambous épaisses et profondes, peuplées autrefois de singes columbus superbes avec leurs longs poils noir et blanc, avaient été brûlées pour dégager des terres cultivables.

A Nairobi, où j'enseignais à l'université, je fréquentais les mouvements féministes qui essaimaient en Afrique dans les années 1970. On y trouvait des femmes très éduquées comme moi, mais aussi des analphabètes venues de la campagne. Lorsque ces dernières m'ont dit qu'elles n'avaient plus assez d'eau potable, ni de petit bois pour le feu, ni de nourriture pour leurs enfants, lorsqu'elles ont parlé de l'abattage des arbres et des champs de thé, j'ai compris que quelque chose de grave s'était produit. Ces paysannes, qui venaient parfois des régions mêmes de mon enfance, se plaignaient toutes de la pauvreté. De la dureté du quotidien. De l'assèchement des terres. La rivière Gura, si pure et si tumultueuse autrefois ? L'eau y était désormais noire, les pierres figées, le débit faible.

Jusque-là, les Britanniques avaient remplacé une partie de la forêt indigène par des plantations d'espèces plus lucratives comme le pin, importé de l'hémisphère Nord, ou l'eucalyptus, venu d'Australie. Mais, depuis l'indépendance, les paysans étaient libres de planter des cultures qui leur avaient été autrefois interdites, comme le thé et le café, bien plus rentables à l'exportation. Et la déforestation s'était donc intensifiée, accentuant encore l'érosion.

Lorsque les destructions ont progressé vers la montagne, personne n'a protesté. Cela faisait tant d'années que les missionnaires, complices de tous les pouvoirs successifs, raillaient le mysticisme africain, que nos mythes les plus sacrés s'étaient effondrés. A quoi bon protéger une montagne dont personne ne croit plus qu'elle abrite Dieu ? Notez pourtant ce chiffre stupéfiant : à l'époque de la colonisation britannique, 30 % du territoire étaient couverts par la forêt. Aujourd'hui, la forêt représente à peine 2 % des terres. Mon rêve s'est donc dessiné peu à peu avec la disparition des arbres et la fonte des neiges du mont Kenya. Oh, il a commencé modestement, et sur une idée toute simple : à ces femmes qui décrivaient leurs champs devenus infertiles, j'ai proposé de replanter des arbres. C'était en 1974, et je n'avais alors pas de stratégie très élaborée. Mais je suis allée voir un forestier et j'ai réclamé des plants. Quinze millions. Il a ri. "Quinze millions ?" "Nous sommes 15 millions de Kenyans. Un Kenyan, un arbre."

Et nous avons monté une organisation avec les femmes. Nous avons organisé les pépinières. Et puis le transport des arbres, des pépinières jusqu'aux bordures des champs où ils devaient "habiller" les terres en formant une "ceinture verte" qui permettrait de limiter l'érosion, de faire revivre la faune et peu à peu de reconstituer la forêt. Il a fallu encore convaincre les fermiers de planter un arbre qu'ils ne verraient peut-être jamais adulte, leur donner un petit pécule et transformer ainsi cet acte écologique en moyen de subsistance. Mais notre mouvement, La ceinture verte, était né.



Comment planter sans mobiliser des groupes de fermiers, sans éduquer les femmes, sans parler de la destruction de l'environnement ? J'avais considéré le problème sous son aspect pratique. Il est vite devenu politique et, sans même que nous le voulions, passablement subversif. Car les questions plus sensibles sont vite arrivées : "Quand avons-nous perdu nos valeurs et la connaissance de la nature ? Qui nous a poussés à détruire ce qui pourtant nous nourrit ? Et dans quel but ?"

Beaucoup de terres avaient été privatisées dans les années 1980, et les forêts rasées. Chaque année, une partie des biens nationaux continuait d'être ainsi dilapidée dans un système où la corruption était maîtresse. Il a donc fallu dénoncer le pillage de notre terre par ceux-là mêmes qui étaient censés la protéger. Désigner les bénéficiaires et les responsables, c'est-à-dire essentiellement le gouvernement. Cela fit de nous des gens dangereux. Et nous avons commencé à être persécutés.

Nous avons été arrêtés plusieurs fois. Nos manifestations ont été interdites. Des procès nous ont été intentés. Mais La ceinture verte était devenue si populaire que j'ai dû organiser la récolte des fonds nécessaires à des plantations plus massives encore. Rien ne pouvait m'arrêter.
Quand on m'appela, un matin d'octobre 2004, pour m'annoncer qu'on m'attribuait le prix Nobel de la paix, je suis tombée des nues ! La paix ?... Oui, la paix. Et c'est bien de cela, au fond, qu'il s'agit. Détruire l'environnement affecte les conditions de survie des hommes et fournit le cadre de conflits potentiels. Paix, gestion durable des ressources et bonne gouvernance sont indissociablement liées. Y a-t-il meilleur symbole de paix et d'espoir qu'un arbre vivant ?

Alors je rêve que les Africains comprennent que la protection de la nature préservera d'abord leur autonomie et leur capacité à se nourrir. Je rêve que l'Afrique se dote de dirigeants compétents et en finisse avec ces corrompus qui privatisent, détruisent les territoires et sèment la guerre. Je rêve que le pouvoir, si clairvoyant sur l'intérêt des bûcherons, des promoteurs immobiliers et des compagnies de téléphone, cesse d'être aveugle devant ces étendues de cèdres et d'eucalyptus asséchées. Je rêve que l'Eglise nous offre, de mission en mission, de prêtre en prêtre, un précieux réseau d'éducation populaire. Je rêve enfin que l'on continue de replanter des arbres, par milliers, par millions, et qu'en retrouvant ses forêts, ses couleurs, l'Afrique découvre la démocratie et la paix.



ZOOM

En vous embrassant avec chaleur, elle vous glisse discrètement une carte de visite peu ordinaire : Wangari Maathaï. Nobel Price. Et elle éclate d'un grand rire ! Il y a encore quelques années, cette biologiste de 68 ans bataillait dans les tribunaux contre Daniel Arap Moi, le président kényan, et séjournait fréquemment en prison pour subversion. La voilà aujourd'hui première femme africaine à avoir reçu le prestigieux prix suédois (en 2004) et consacrée comme la plus flamboyante des écologistes. Son levier ? Des millions d'arbres, qu'elle replante sur les terres du Kenya, desséchées par la déforestation. Un projet fou et spectaculaire démarré dans les années 1960 avec des paysannes africaines et officialisé plus tard en obtenant des Nations unies un programme de reboisement, destiné à reconstituer la forêt sur 10 % du territoire africain. Voix grave, boubou coloré, Wangari Maathaï rit des difficultés passées, des brutalités policières, du machisme de ses adversaires. Mais elle est d'une détermination sans faille quand elle évoque ses rêves pour l'Afrique : recréer les paysages disparus, lutter contre l'exploitation des populations, combattre la corruption. Lorsqu'elle se retire, après quatre heures d'entretien, subsistent dans son sillage des images du mont Kenya enneigé et des souvenirs de forêts de bambous illimitées.

Juillet 2008


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